Introduction
La double thérapie antiagrégante plaquettaire
(DAPT), qui consiste typiquement
en une faible dose d’aspirine associée
à un inhibiteur des récepteurs P2Y12,
est actuellement considérée comme le
traitement standard pour les patients
souffrant d’un syndrome coronarien
aigu (SCA). Dans ses recommandations
NSTE-ACS de 2015, la Société Européenne
de Cardiologie (ESC) préconise
une dose d’entretien d’aspirine ‘oncedaily’
(75-100 mg) pour une durée indéterminée
(classe IA), en combinaison
avec un inhibiteur oral des récepteurs
P2Y12 pour une durée de 12 mois, excepté
en présence de certaines contre-indications
(telles qu’un risque hémorragique
élevé). Le ticagrelor (90 mg, deux fois par
jour) est recommandé chez les patients
courant un risque élevé d’événements
ischémiques ultérieurs (comme chez les
patients ayant un profil à haut risque
ou en cas d’élévation des enzymes cardiaques),
et ce, qu’une revascularisation
soit prévue ou non (classe IB). Le prasugrel
(10 mg, une fois par jour) n’est
conseillé en tant qu’alternative que chez
les patients chez qui une intervention
coronaire percutanée (PCI) est indiquée
après une angiographie coronaire (classe
IB). Le clopidogrel (75 mg, une fois par
jour) n’est plus réservé qu’aux patients
présentant des contre-indications aux
inhibiteurs plus récents des récepteurs
P2Y12 ou en association aux anticoagulants
oraux (classe IA). Les recommandations
spécifiques ‘ST-elevation myocardial
infarction’ (STEMI) de l’ESC
(2012) optent également pour une combinaison
d’aspirine à faible dose (classe
IB) et de ticagrelor (classe IC) ou de
prasugrel (classe IB, mais uniquement
chez les patients n’ayant pas d’antécédent
d’accident vasculaire cérébral et âgés de
moins de 75 ans). Ici aussi, le clopidogrel
n’est conseillé que si le ticagrelor/le prasugrel
sont contre-indiqués.
Bien que différentes études sur la DAPT
aient démontré que la DAPT entraîne une
réduction significative du nombre d’événements
ischémiques chez les patients
souffrant d’un SCA, on observe toujours
une morbi-mortalité importante,
liée aux maladies coronariennes (CAD,
coronary artery disease), après l’arrêt de
la DAPT. Des études cliniques récentes ont dès lors tenté de répondre à des questions
centrales, telles que: Quand faut-il
idéalement débuter une DAPT chez les
patients victimes d’un SCA? Combien
de temps la DAPT doit-elle être poursuivie?
Qu’en est-il des patients qui ont
besoin d’un traitement combiné avec des
anticoagulants oraux? Dans cet article
de synthèse, nous donnerons un aperçu
sommaire de la littérature actuellement
disponible, également basé sur les exposés
du Prof. Valgimigli (Berne, Suisse),
du Prof. Desmet (UZ Leuven) et du Dr
Aminian (CHU de Charleroi), présentés
lors du congrès annuel de la Société Belge
de Cardiologie (SBC).
How soon?
À la fin des années 90, l’étude STARS a
démontré que la combinaison d’aspirine
et de ticlopidine était supérieure à la
combinaison d’aspirine plus warfarine
ou à l’aspirine seule sur le plan de la
prévention des thromboses de stents.1
La DAPT dans le cadre du traitement
des SCA était née. Par après, l’étude
CURE – et surtout les études de suivi de
l’étude CURE – ont montré qu’on enregistrait
des bénéfices importants en cas
d’association précoce de clopidogrel au
traitement par aspirine chez des patients
présentant un SCA de type NSTEMI
(non-ST-elevated-myocardial-infarction)
ou de l’angor instable, indépendamment
du timing de la PCI (réduction du risque
relatif (RRR) de 55 % dans le groupe
PCI et DAPT dans les 48 heures), et
ce, sans augmentation du nombre d’hémorragies
majeures ou potentiellement
fatales.2, 3 Étant donné que le clopidogrel
n’est biologiquement actif que quelques
heures après la prise et qu’il existe une
importante variabilité entre les patients,
on a examiné ultérieurement l’effet d’un
traitement précoce par prasugrel et ticagrelor
(tous deux plus puissants et plus
rapidement actifs que le clopidogrel) sur
l’évolution des patients souffrant d’un
NSTEMI/d’angor instable. L’étude TRITON
a comparé le clopidogrel par rapport
au prasugrel chez des patients souffrant
d’un SCA (tant de type STEMI
que NSTEMI) au moment de la PCI.
Cette étude a montré une diminution
significative de ses critères d’évaluation
primaire (19 % de réduction relative) et
du nombre d’événements ischémiques
(24 % de réduction relative) dans le
groupe prasugrel, comparativement au
groupe clopidogrel, mais ceci était associé
à une augmentation significative (32 %)
du nombre d’hémorragies majeures et
potentiellement fatales, surtout dans le
groupe CABG.4 L’étude ACCOAST a
comparé l’administration précoce de prasugrel
(au moment du diagnostic) chez
des patients souffrant d’un SCA de type
NSTEMI, par rapport à l’administration
de prasugrel après la PCI. Un traitement
précoce par prasugrel n’a pas entraîné
de réduction du nombre d’événements
ischémiques chez les patients souffrant
d’un SCA, bénéficiant d’une PCI, d’un
CABG ou d’un traitement pharmacologique.
En revanche, on a noté une
importante augmentation du nombre
d’hémorragies majeures et potentiellement
fatales chez les patients souffrant
d’un SCA, traités précocement par prasugrel,
à nouveau surtout dans le groupe
traité par CABG.5 Les résultats des études
TRITON et ACCOAST ont suggéré que
l’utilisation des inhibiteurs plus puissants
des récepteurs P2Y12 doit être limitée
aux situations dans lesquelles l’anatomie
coronaire était connue.4, 5 L’étude
PLATO a comparé l’administration de
ticagrelor par rapport au clopidogrel chez
des patients souffrant d’un SCA (tant de
type STEMI que NSTEMI) au moment
de l’hospitalisation, et ce, quel que soit
le type de traitement (médicamenteux,
CABG, PCI). Le ticagrelor, un inhibiteur
réversible des récepteurs P2Y12, a montré
une réduction significative du nombre
d’événements ischémiques (décès vasculaire,
infarctus myocardique ou AVC) et
de la mortalité totale, sans augmentation
significative du nombre d’hémorragies
majeures (dont les hémorragies liées au CABG), y compris chez les patients pour
lesquels on ne prévoyait pas de stratégie
thérapeutique invasive.6, 7 L’étude
ATLANTIC a comparé l’administration
de ticagrelor chez des patients souffrant
d’un STEMI (chez qui une PCI était
planifiée), à partir du premier contact
avec un dispensateur de soins, comparativement
à l’administration en salle de
cathétérisme. Bien que le traitement précoce
fût sûr et associé à une importante
diminution du nombre de thromboses de
stents, 30 jours après la PCI (1,2 % dans
le groupe traité à l’hôpital versus 0,2 %
dans le groupe traitement préhospitalier),
on ne notait pas d’effet sur l’amélioration
de la reperfusion coronaire avant la PCI
(peut-être suite aux interactions pharmacocinétiques
avec la morphine).8, 9
Ceci nous permet de conclure qu’un
traitement précoce (pré-PCI) par prasugrel
n’est pas recommandé, contrairement
au ticagrelor, et que le ticagrelor
emporte la préférence chez les patients
traités de manière non invasive. Sur la
base des études décrites, l’ESC estime
qu’un traitement précoce par clopidogrel/
ticagrelor ne peut être ni recommandé,
ni déconseillé chez les patients souffrant
d’un NSTEMI. En cas de STEMI, l’association
d’un inhibiteur des récepteurs
P2Y12 (ticagrelor ou prasugrel) est recommandée
le plus rapidement possible après
qu’on a posé le diagnostic.
How long?
Une deuxième question importante
concerne la durée de la DAPT dans le
groupe des patients victimes d’un SCA.
Sur la base de plusieurs grandes études
randomisées,3, 5, 6 les recommandations
actuelles de l’ESC préconisent une durée
de traitement de 9-12 mois après un SCA,
et de 12 mois après l’implantation d’un
stent médicamenteux (DES). Chez les
patients courant un risque hémorragique
élevé, on peut envisager une période plus
courte sous DAPT. Plusieurs groupes
ont démontré qu’un allongement de la
durée de la DAPT (plus de 12 mois) avait
peu d’effet sur les critères d’évaluation
concrets tels que l’infarctus myocardique
(IM) ou la mortalité cardiaque, et qu’il
augmentait surtout le nombre d’hémorragies.10, 11
Ces résultats étaient toutefois
surtout basés sur des registres incluant
de petits groupes de patients, avec des
taux d’événements faibles et des patients
à faible risque. Par après, plusieurs vastes
études randomisées ont été conduites
pour démontrer l’effet d’une DAPT prolongée.
L’étude DAPT (12 versus 30
mois, aspirine et clopidogrel/prasugrel)
a montré une réduction du nombre de
thromboses de stents et du nombre d’événements
cardiovasculaires dans le groupe
de patients traités pendant 30 mois, mais
sans réduction significative (et même
avec une augmentation) de la mortalité
totale. À nouveau, on a noté une importante
augmentation du nombre d’hémorragies
dans le groupe traité pendant
30 mois.12 Bien qu’une vaste méta-analyse
d’Elmariah et al. (14 études sur la
DAPT, avec des durées de traitement
variables, plus de 69 000 patients) ait pu
exclure une augmentation de lamortalité
totale chez les patients sous traitement
prolongé par thiénopyridines, on notait
à nouveau une tendance défavorable sur
le plan de la mortalité en cas de DAPT
prolongée, vraisemblablement imputable
à l’augmentation du nombre d’hémorragies.13 L’étude PEGASUS (en moyenne
26 mois de suivi de patients sous 2 posologies
différentes de ticagrelor, 1 à 3 ans
après un IM) a pu démontrer une réduction
significative de la mortalité cardiovasculaire,
des IM ou des AVC en cas de
DAPT pendant > 1 an, mais à nouveau
au prix d’hémorragies plus fréquentes.14
Udell et al. ont montré que ce sont surtout
les patients en post-IM qui tirent
des bénéfices d’une DAPT durant plus
d’un an.15 L’étude ISAR-SAFE (6 versus
12 mois d’aspirine et de clopidogrel après
l’implantation d’un DES) n’a à son tour
pas pu démontrer de différence sur le
plan des critères d’évaluation concrets tels qu’IM, mortalité, thromboses de
stents, AVC et hémorragies majeures.
Le problème qui se pose pour interpréter
tous ces résultats apparemment contradictoires
est que les données incluses
dans ces études étaient très hétérogènes
(différents profils de risque des patients,
différents types de DES, plusieurs inhibiteurs
des récepteurs P2Y12, différences
sur le plan de la prévention secondaire et
des stratégies d’accès aux coronaires …).
C’est pour cette raison que, sur la base de
l’étude DAPT, on a mis au point un système
de score DAPT (www.daptstudy.
org/for-clinicians/score_calculator.htm)
permettant d’évaluer le risque hémorragique
et le risque d’événements ischémiques
récidivants; un score supérieur
ou égal à 2 suggère un bénéfice en faveur
d’une DAPT prolongée et vice versa chez
les patients obtenant un score inférieur à
2. Selon toute probabilité, il n’existe pas
de stratégie ‘one size fits all’, et l’allongement
– ou non – de la DAPT doit être
envisagée individuellement chez chaque
patient (figure 1). Sur la base de ces résultats,
l’ESC a ouvert la porte, dans ses
recommandations 2015 (NSTE-ACS),
à la planification d’une DAPT pendant
plus d’un an chez des patients sélectionnés
(classe IIbA).
Combined with anticoagulation?
Un sous-groupe de patients qui demandent
toute notre attention est constitué par les
patients présentant un SCA, qui ont
simultanément besoin d’anticoagulants oraux (ACO). Ce groupe met souvent les
médecins devant un difficile dilemme
thérapeutique. À nouveau, il est crucial
ici de trouver un bon équilibre entre la
prévention d’une ischémie (récidivante),
d’une part, et d’autre part, les problèmes
hémorragiques qui doivent rester les plus
légers possibles. Les études précédentes
(figure 2) nous ont appris que la DAPT
est supérieure aux anticoagulants oraux
(ACO) après une PCI,16 et que les ACO
sont supérieurs à la DAPT dans le cadre
du traitement de la fibrillation auriculaire
(FA) (étude ACTIVE).17 Ceci a conduit à
suggérer que ce groupe bien déterminé
de patients tirerait des bénéfices d’une
‘triple’ thérapie antithrombotique. Étant
donné le nombre élevé de combinaisons
médicamenteuses possibles, le groupe de
population hétérogène chez qui on peut
instaurer une triple thérapie et le fait que
nous nous trouvions à une époque où
plusieurs générations de stents coronaires
se succèdent rapidement, il est inutile de
rappeler que la ‘triple’ thérapie constitue
une matière très complexe dans le cadre
des études et de la pratique clinique quotidienne.
L’étude WOEST a comparé
l’évolution des patients ayant subi une
PCI sous triple thérapie antithrombotique
par rapport aux patients sous bithérapie
(clopidogrel plus antagoniste de la
vitamine K (AVK)). Cette étude a montré
que l’utilisation de clopidogrel sans
aspirine était associée à une réduction
significative des hémorragies (mineures,
pas des hémorragies majeures), sans
augmentation du nombre d’événements
thrombotiques.18 Ces résultats ont également
été confirmés dans une vaste étude
de cohorte rétrospective danoise.19 Étant
donné que l’étude WOEST était vraisemblablement
‘underpowered’ et que la
triple thérapie était instaurée pour une
période prolongée (1 an), ces données
n’ont pour le moment pas été incluses
dans les actuelles recommandations de
l’ESC au sujet de la triple thérapie après
un SCA. L’étude ISAR-Triple (triple thérapie
au moyen d’AVK, de clopidogrel et
d’aspirine) a montré que l’administration
d’une triple thérapie pendant 6 semaines
après l’implantation d’un DES n’était
pas supérieure à 6 mois de triple thérapie
sur le plan des récidives d’événements
ischémiques et des hémorragies.20 Ceci
démontre à nouveau qu’un traitement
court ou long au moyen de trois agents
antithrombotiques doit être harmonisé
en fonction du profil individuel du
patient (équilibre individuel entre ischémie
et hémorragies). Les patients inclus
dans les études WOEST et ISAR-Triple
étaient tous traités par AVK. Sur la base
d’une vaste méta-analyse de Ruff et al.
qui a démontré que les anticoagulants
oraux non-AVK (NOAC) sont supérieurs
aux AVK dans le cadre du traitement de
la FA, on peut s’attendre à de meilleurs
résultats dans le groupe de patients recevant
une triple thérapie à base de NOAC,
mais ceci n’exclura assurément pas complètement
le risque hémorragique accru
inhérent à la triple thérapie par rapport
à la DAPT.
De manière générale, chez les patients
souffrant de FA, qui doivent subir une
PCI, il est préférable de tenir compte des
règles suivantes: I) bien réfléchir à l’indication
de stenting (une fois que le stent
est mis en place: no point of return);
II) réévaluer la nécessité d’ACO ou de
NOAC (au moyen du score CHA2DS2-VASc et du score HAS-BLED); III)
éviter les complications hémorragiques
(abord radial, usage limité des inhibiteurs
GPIIb/IIIa); IV) choix du stent
(stent métallique versus DES de dernière
génération; V) choix de l’inhibiteur des
récepteurs P2Y12 (le clopidogrel est le
premier choix en cas de combinaison
avec des ACO ou des NOAC); VI) choix
de l’ACO ou du NOAC (si AVK: garder
l’INR entre 2,0 et 2,5, si NOAC: envisager
une réduction posologique). VII) si
indication de PCI: administrer de l’héparine
avant la procédure aux patients
sous NOAC, n’administrer d’héparine
aux patients sous AVK que si l’INR est inférieur à 2. Sur la base de la littérature
actuelle et des recommandations, un
groupe de travail placé sous la direction
de Gregory Lip a formulé des recommandations
pour le traitement antithrombotique
des patients souffrant de FA, qui
présentent un SCA ou qui doivent subir
une PCI/des interventions valvulaires. La
Figure 3 donne un aperçu schématique
de ces recommandations.
Conclusion
L’utilisation, le moment d’instauration et
la durée d’une double thérapie antiagrégante
plaquettaire et d’une triple thérapie
anticoagulante chez les patients présentant
un SCA, qui doivent ou non subir
une PCI, est une question complexe qui
peut difficilement être résumée en une
recommandation globale. Bien que la
littérature fournisse parfois des réponses
contradictoires à cette question, il semble
clair qu’une évaluation individuelle du
risque d’événements ischémiques récurrents
versus le risque d’hémorragies
(majeures) doit être établie pour chaque
patient individuellement. Certains outils
tels que le score CHA2DS2-VASc, le score
HAS-BLED et le score DAPT peuvent
nous aider à identifier les patients chez
qui la poursuite de la DAPT au-delà d’un
an peut offrir des bénéfices.
Ces prochaines années, nous guetterons
dès lors les résultats de nombreuses vastes
études randomisées qui devront démontrer
l’importance d’un traitement prolongé
et/ou d’une triple thérapie chez les
patients souffrant d’un SCA. Quelques
exemples de ces protocoles d’études (le
plus souvent complexes) sont: RE-DUAL
PCI (évaluation du dabigatran versus
une triple thérapie avec AVK chez des
patients souffrant de FA, qui subissent
une PCI), PIONEER (faible dose de
rivaroxaban versus AVK chez des patients
souffrant de FA, qui subissent une PCI),
AUGUSTUS (apixaban versus AVK chez
des patients souffrant de FA, présentant
un SCA ou devant subir une PCI),
GLOBAL LEADERS (ticagrelor plus
aspirine pendant 1 mois, suivi de 23 mois
de ticagrelor versus une DAPT standard
pendant 12 mois chez des patients ayant
bénéficié de l’implantation d’un DES)
et GEMINI (rivaroxaban versus aspirine
en association au ticagrelor ou au clopidogrel
chez des patients souffrant d’un
SCA). Enfin, il faut également signaler
que, chez les patients souffrant de FA,
présentant une importante contre-indication
à une DAPT prolongée associée à
des ACO, et qui doivent subir une PCI,
la fermeture percutanée de l’auricule
gauche peut constituer une alternative
valable (classe IIbB).
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