Dans le paysage des soins de santé en Belgique, la digitalisation et le suivi basé sur les données gagnent rapidement en importance, les modèles de financement sont revus, les réseaux hospitaliers se structurent davantage et les soins s'orientent de plus en plus vers des trajets de soins organisés de manière transmurale. Si ces évolutions créent de nouvelles possibilités, elles imposent en même temps d'autres exigences à l'organisation des soins et aux rôles au sein de l'équipe soignante.
Dans ce contexte, le rôle de l'infirmier(ère) a également connu une évolution majeure au cours des dernières décennies. Alors que son intervention était initialement strictement limitée aux soins infirmiers classiques, on observe aujourd'hui une implication beaucoup plus large dans le suivi et l'organisation des soins. Cette évolution s'est produite en grande partie de manière ascendante, à partir de la pratique elle-même.
L'infirmier(ère) spécialisé(e)
En cardiologie, ceci se remarque notamment dans des domaines tels que les unités de prise en charge de l'insuffisance cardiaque, le suivi des dispositifs médicaux, les cliniques de la FA et les équipes TAVI, où les praticiens de l'art infirmier ont des fonctions plus spécialisées. Ils jouent un rôle actif dans l'éducation des patients et le suivi thérapeutique, en étroite collaboration avec les médecins. Ils sont également devenus un pilier important dans les projets de qualité, la recherche clinico-scientifique (infirmiers(ères) d'étude) et le soutien à la collecte et à la gestion des données. En cardiologie également, ceci a conduit à l'émergence du profil d'infirmier(ère) spécialisé(e) : un(e) infirmier(ère) doté(e) de connaissances et d'une expérience spécifique à ce domaine, qui joue un rôle central dans le soutien et la structuration de processus de soins complexes. Dans de nombreux services de cardiologie, ces profils sont aujourd'hui devenus indispensables et ils sont synonymes de valeur ajoutée en termes de qualité, de sécurité et de continuité des soins.
Le cadre réglementaire actuel applicable aux infirmiers spécialisés dans les hôpitaux belges repose toutefois sur une liste statique de titres professionnels particuliers (TPP) et de compétences professionnelles particulières (CPP), telle que définie par l'arrêté royal du 27 septembre 2006. Ces titres sont liés à des domaines spécifiques comme les soins intensifs, les soins d'urgence, la gériatrie ou l'oncologie. Bien que ce système offre un cadre de référence clair, il est trop rigide et ne correspond plus à la réalité des soins.
En effet, le contexte des soins évolue rapidement : de nouveaux domaines apparaissent, les processus de soins sont organisés de manière pluridisciplinaire et la complexité des soins touche également des services qui ne relèvent traditionnellement pas d'une norme BBT, comme par excellence en cardiologie. En outre, le cadre existant en matière d'agrément et de financement est fragmenté et insuffisamment adapté à ces évolutions actuelles.
L'infirmier(ère) spécialiste
À cet égard, le déploiement du cadre opérationnel relatif à l'infirmier(ère) spécialiste, à ne pas confondre avec l'infirmier(ère) spécialisé(e), peut être considéré comme une nouvelle étape. En Belgique, ce rôle prend aujourd'hui progressivement forme, porté par des initiatives émanant du terrain et soutenu par l'arrêté royal d'avril 2024. Cet arrêté crée un cadre légal pour l'extension des compétences cliniques. La mise en oeuvre progressive de ce rôle, notamment par l'attribution d'un numéro INAMI spécifique et la possibilité d'effectuer certains actes médicaux tels que la prescription de médicaments, sera introduite par étapes à partir de 2026.
L'infirmier(ère) spécialiste est un(e) infirmier(ère) titulaire d'un master qui, dans un cadre bien défini, peut exercer des compétences supplémentaires. La particularité de l'infirmier( ère) spécialiste réside dans un degré accru d'autonomie et de responsabilité, complété par des rôles en matière de leadership clinique et de partage des connaissances.
Les compétences, y compris la prescription de médicaments, sont définies localement dans un accord de collaboration interprofessionnelle (IPSO), un document de travail concret qui détermine, pour chaque contexte de soins, les actes que l'infirmier(ère) spécialiste peut effectuer, pour quels groupes de patients et dans quelles conditions, y compris les dispositions relatives à la concertation, à la supervision et aux responsabilités entre le médecin et l'infirmier(ère) spécialiste.
Une distinction importante par rapport à l'infirmier(ère) spécialisé(e) réside dans la nature de la formation. Alors que l'infirmier(ère) spécialisé(e) développe son expertise dans un domaine clinique spécifique, l'infirmier(ère) spécialiste part d'une formation académique générique. Les connaissances spécifiques nécessaires dans un domaine tel que la cardiologie s'acquièrent en grande partie grâce à l'expérience antérieure et/ ou à une formation complémentaire sur le terrain.
La télésurveillance en cas d'insuffisance cardiaque
Un exemple concret illustrant la convergence de ces évolutions est le déploiement récent de la télésurveillance dans le cadre de l'insuffisance cardiaque chronique en Belgique. Depuis le 1er janvier 2025, l'INAMI accorde un financement aux hôpitaux qui assurent le suivi des patients après une hospitalisation pour insuffisance cardiaque. Dans ce cadre, les patients sont suivis à domicile à l'aide de paramètres standardisés, dans le but de détecter précocement toute détérioration clinique et d'éviter les hospitalisations.

Des études récentes, dont celle de Yun et al.² publiée dans The Lancet Digital Health, montrent qu'une combinaison de télésurveillance et de télé-intervention peut réduire de manière significative le risque de nouveaux événements cardiovasculaires fatals et non fatals après une hospitalisation récente pour insuffisance cardiaque.

Dans le cadre de ces programmes, le rôle des infirmiers spécialisés est central. Ils assurent une part importante du suivi, interprètent les données, restent en contact avec le patient et veillent à la transmission rapide des informations au médecin et au patient. En Belgique, il existe déjà une formation postuniversitaire spécifique pour les infirmiers spécialisés en insuffisance cardiaque et, dans le cadre de la convention INAMI relative à la télésurveillance et à l'insuffisance cardiaque, leur présence est explicitement mentionnée comme un élément essentiel en vue de l'agrément.
Le trajet de soins de télésurveillance illustre comment les soins cardiologiques évoluent eux aussi vers un suivi plus continu, structuré et basé sur le travail d'équipe. Dans ce contexte, les infirmiers spécialisés jouent déjà un rôle central et un espace s'ouvre pour créer de nouvelles fonctions. Il s'agit là d'une opportunité évidente pour les services de Cardiologie.
Conclusion
L'exploitation optimale des talents et de l'expertise disponibles au sein de l'équipe infirmière, ainsi que la mise en place ciblée d'un cadre clair autour des différents rôles, détermineront dans une large mesure la manière dont nous pourrons garantir la qualité et l'accessibilité des soins dans un contexte de soins cardiologiques de plus en plus complexe, davantage transmural et axé sur les données.
Le renforcement du rôle de l'infirmier(ère) spécialiste nécessite de prêter attention aux conditions préalables qui déterminent une mise en oeuvre durable. Ce rôle doit être considéré comme un maillon complémentaire au sein du système de soins, sans pour autant se substituer à celui du médecin spécialiste. Le médecin spécialiste reste responsable de la stratégie médicale, de la prise de décision complexe et de la supervision du trajet de soins, tandis que l'infirmier(ère) spécialiste, dans le cadre d'un mandat clairement défini, assure le suivi spécialisé, l'éducation, la coordination et des actes cliniques délimités.
Des accords clairs concernant la délimitation des rôles, les responsabilités et la collaboration sont essentiels à cet égard, tout comme la transparence vis-à-vis du patient, une intégration organisationnelle et financière bien pensée et une attention particulière portée à la formation et à la dynamique d'équipe. Si ces éléments sont explicitement pris en compte dès le départ et soutenus par l'équipe soignante, l'infirmier(ère) spécialiste pourra continuer à évoluer et jouer un rôle complémentaire et adjuvant au sein des soins cardiologiques, dans l'intérêt du patient autant que de l'organisation des soins.
Références
- De gespecialiseerd verpleegkundige. Bouwstenen voor een duurzaam en generiek beleidskader (2026). Zorgnet-Icuro.
- Yun S, Comín-Colet J, Calero-Molina E, Hidalgo E, José-Bazán N, Cobo Marcos M, et al. Evaluation of mobile health technology combining telemonitoring and teleintervention versus usual care in vulnerable-phase heart failure management (HERMeS): a multicentre, randomised controlled trial. Lancet Digit Health. 2025 May;7(5):100866.
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