Ces dernières années, on s’est posé d’importantes questions au sujet de la
durée optimale d’une double thérapie antiagrégante plaquettaire (DAPT)
après un syndrome coronarien aigu (SCA). Cette session, organisée durant
le 35ème congrès de la Société Belge de Cardiologie, a essayé dans ce cadre
de donner un aperçu des études pertinentes et des recommandations afin
de parvenir, en 2016, à un consensus au sujet de la durée optimale de la
DAPT après un SCA. Lors de cette session, le Dr Beauloye (Bruxelles) et le Dr
Valgimigli (Berne) ont analysé la littérature consacrée respectivement à une
DAPT plus courte (< 1 an) versus une DAPT plus longue (> 1 an).
Nous savons depuis longtemps qu’il
persiste un risque résiduel de nouvel
événement cardiovasculaire après un
SCA. L’étude PROSPECT (Stone et
al.) a démontré que ces nouveaux événements
n’étaient liés à la lésion responsable
(culprit) initiale que dans la moitié
des cas. Ceci souligne la nécessité d’un
traitement systémique, d’une part au
moyen de statines, mais également d’une
double thérapie antiagrégante plaquettaire
(DAPT).
La recommandation actuelle préconisant
d’administrer une DAPT pendant 12
mois après un SCA est surtout basée sur
la littérature datant de la fin des années
90 et du début des années 2000. L’étude
CURE1 a randomisé des patients ayant
été victimes d’un SCA (AI ou NSTEMI)
vers AAS ou AAS + clopidogrel. Elle a
montré une réduction significative du
risque de MACE (en l’occurrence mortalité
CV – IM – AVC) au bout d’un
an (HR: 0,80, IC 95 %: 0,72-0,90),
surtout suite à une réduction significative
des récidives d’infarctus myocardiques
(< 6,7 % dans le groupe AAS vs 5,2 %
dans le groupe clopidogrel + AAS; HR
0,77). Cet avantage était non seulement
enregistré au cours de la phase aiguë
suivant un SCA, mais il persistait également
entre 1 mois et 1 an après le
SCA, et concernait tous les sous-groupes.
Tant chez les patients bénéficiant d’un
traitement médicamenteux (à souligner:
63 %!) que dans le groupe PCI (21 %)
et dans le groupe CABG (16,5 %), on
a noté une réduction significative du
risque chez les patients traités par clopidogrel. Il y avait toutefois un revers, à
savoir une augmentation de la fréquence
d’hémorragies majeures et mineures dans
le groupe clopidogrel (3,7 % vs 2,7 %,
RR: 1,38, IC 95 % 1,13-1,67, p < 0,001),
toutefois sans augmentation significative
des hémorragies fatales, des hémorragies
nécessitant une intervention chirurgicale
ou des AVC hémorragiques. L’avènement
des DES de première génération
et les inquiétudes relatives aux thromboses
tardives des stents ont conduit les
cliniciens à envisager d’administrer une
DAPT plus longtemps (voire à vie) après
l’implantation d’un DES. Sur ce plan,
les stents médicamenteux plus récents
donnent cependant des résultats beaucoup
plus rassurants.
Ci-dessous, nous passerons tout d’abord
en revue les études et les arguments
concernant une DAPT plus courte (< 12
mois) après un SCA. Ensuite, nous analyserons
les données relatives à une DAPT
plus longue (> 12 mois), pour aboutir en
fin de compte à un consensus pour 2016.
DAPT post-ACS: Let’s go shorter
(< 12 months)
Plusieurs études (ISAR-SAFE 2014, ITALIC
2014, SECURITY 2014, OPTIMIZE
2014, PRODIGY 2012, RESET
2012 et EXCELLENT 2012) ont comparé
une DAPT plus courte (3 ou 6
mois), essentiellement chez des patients
souffrant de maladies coronariennes
(MC) stables (et donc pas après un SCA) par rapport à 12 mois de DAPT. Dans
ces études, la plupart des patients étaient
traités au moyen d’un DES de deuxième
génération, et toutes ces études étaient
neutres (figure 1). Il ressort donc de ceci
qu’il est possible de raccourcir la durée de
l’administration de la DAPT (< 12 mois).
Une méta-analyse2 de Giustino et al. n’a
pas révélé de bénéfices d’une DAPT de
12 mois, comparativement à une DAPT
plus courte (3 à 6 mois). Il faut toutefois
formuler des remarques importantes:
aucune de ces études n’avait la puissance
nécessaire pour pouvoir détecter une
différence significative sur le plan du
critère d’évaluation primaire. En outre,
toutes les études, hormis l’étude PRODIGY,
avaient essentiellement inclus des
patients à faible risque (MC stables,
pas de SCA) et l’inhibiteur des récepteurs
P2Y12 utilisé était le clopidogrel.
Ceci nous permet seulement de conclure
qu’une DAPT plus courte (3 ou 6 mois)
est possible chez les patients souffrant
de MC stables, pour autant qu’on utilise
des DES de dernière génération, surtout
en cas de risque hémorragique élevé
(p. ex. en cas d’administration concomitante
d’ACO) et/ou en cas de faible
risque de récidive d’ischémie. Sur ce
plan, l’étude LEADERS FREE – parue
en novembre 2015 dans le New England
Journal of Medicine – vaut également la
peine d’être mentionnée. Cette étude a
comparé une PCI avec un stent actif sans
polymère à l’umirolimus par rapport à
un BMS, dans tous les cas (PCI électives
et SCA), chez des patients courant un
risque hémorragique élevé. Elle a montré
un bénéfice significatif sur le plan
des MACE au bout d’un an (9,4 % vs
12,9 %, HR 0,71), alors que les deux
groupes n’avaient reçu une DAPT (à base
de clopidogrel) que durant 1 (!) mois.
Qu’en est-il alors de la durée optimale
de la DAPT avec les inhibiteurs ‘plus
récents’ des récepteurs P2Y12 (prasugrel
et ticagrelor)? L’étude TRITON (13 000
patients, PCI après un SCA) a montré
une réduction encore plus importante du
risque de MACE à 1 an dans le groupe
prasugrel par rapport au groupe clopidogrel
(12,1%vs 9,9%, RR 0,81, IC95%:
0,73-0,90, p < 0,001), essentiellement
imputable à une diminution du risque de
récidives d’IM et des TVR (target vessel
revascularization), toutefois moyennant
une augmentation importante du risque
d’hémorragies majeures en cas de CABG
(13,4 % avec le prasugrel vs 3,2 % avec le
clopidogrel, HR 4,73). L’étude PLATO
(18 000 patients, tous les SCA, toutes les
stratégies de revascularisation) a montré
un bénéfice significatif sur le plan des
MACE (9,8 % vs 11,7 %, HR 0,84, p
< 0,001) dans le groupe ticagrelor comparativement
au groupe clopidogrel, tant
sur le plan de la mortalité cardiovasculaire
que des récidives d’IM, et ce, tant
au cours de la période 0-31 jours qu’au
cours de la période 1 mois-12 mois. Ce
bénéfice concernait tous les sous-groupes
(PCI/CABG/traitement médicamenteux),
et n’était pas associé à une augmentation
significative du nombre d’hémorragies
majeures (11,6 % vs 11,2 %,
p = 0,43).
DAPT post-ACS: Let’s go longer
(> 12 months)
L’autre extrémité du spectre est constituée
par les études récentes portant sur
une DAPT plus longue après un SCA.
L’étude PROSPECT, déjà évoquée, a
montré que le risque de survenue de
MACE atteignait 20 % au cours des
5 premières années suivant un SCA.
L’étude AtheroRemo-IVUS a pu identifier
quelques facteurs de risque à cet
égard: âge > 65 ans, diabète, insuffisance
rénale, antécédent d’IM, MVD (multi
vessel disease).
L’étude PEGASUS a randomisé des
patients présentant un antécédent d’infarctus
(survenu 1-3 ans auparavant) vers
ticagrelor versus un placebo. Elle a montré
un bénéfice dans le groupe ticagrelor,
en ce qui concerne lesMACE (HR 0,85;
p = 0,008), toutefois au détriment d’une
augmentation des hémorragies majeures
selon les critères TIMI. L’étude DAPT,3
qui a inclus 9 900 patients ayant subi
une PCI et les a randomisés vers 18
mois de DAPT supplémentaires après
un traitement de 12 mois, versus un
placebo (donc, 12 mois de DAPT versus 30 mois), a montré une réduction significative
des MACE (4,3 % vs 5,9 %;
HR 0,71; p < 0,001), principalement
due à une diminution des récidives d’IM
(2,1 % vs 4,1 %). Dans cette étude, la
DAPT prolongée était toutefois associée
à une augmentation de la mortalité
toutes causes (2,0 % vs 1,5 %, p = 0,05)
et à une augmentation des hémorragies
modérées à sévères (2,5 % vs 1,6 %,
p = 0,001).
Les autres études4 (ARCTIC, DESLATE)
portant sur une DAPT plus
longue (> 12 mois) ont également révélé
une augmentation de la mortalité
toutes causes en cas de DAPT prolongée
(HR 1,30; IC 95%: 1,02-1,66) (figure 2).
Une exception est constituée par l’étude
PEGASUS (la seule conduite avec du
ticagrelor), qui a précisément montré une
tendance en faveur de la réduction des
décès CV, sans augmentation de la mortalité
toutes causes (HR 0,94, IC 95%:
0,82-1,08).
Conclusion
Il n’existe pas de durée idéale pour la
DAPT chez les patients ayant été victimes
d’un SCA, et la durée du traitement
dépend du patient individuel.
Une DAPT plus courte (3-6 mois) peut
clairement être envisagée en toute sécurité,
surtout chez les patients courant
un risque hémorragique élevé, notamment
en cas de nécessité d’un traitement
concomitant par anticoagulants oraux. À
cet égard, les conditions sont l’utilisation
de DES de dernière génération et l’absence
de PCI à haut risque (LMCA, …).
Si possible, il faut y réfléchir lorsqu’on
programme la PCI.
Une durée de traitement prolongée (> 12
mois) réduit davantage le risque ischémique.
Outre le risque hémorragique
accru qui y est logiquement associé, il
s’avère toutefois qu’on note également
une tendance à une augmentation de
la mortalité toutes causes. Une DAPT
prolongée ne peut donc être envisagée
que chez les patients courant un risque
ischémique élevé couplé à un risque
hémorragique faible, et moyennant un
suivi attentif.
Les recommandations de l’ESC (2015)
préconisent l’ajout d’un inhibiteur des
récepteurs P2Y12 à l’aspirine, pour une
période de 12 mois, sauf en cas de
contre-indications telles qu’un risque
hémorragique accru (tableau 1).
Références
- CURE-trial: Effects of Clopidogrel in Addition to
Aspirin in Patients with Acute Coronary Syndromes
without ST-Segment Elevation. N Engl J Med, 2001,
345, 494-502.
- Giustino, G., Baber, U., Sartori, S., Mehran, R., Mastoris,
I., Kini, A.S. et al. Duration of dual antiplatelet
therapy after drug-eluting stent implantation. Systematic
review and meta-analysis of RCT’s. JACC, 2015,
65, 1298-1310.
- Mauri, L., Kereiakes, D.J., Yeh, R.W., Driscoll-Shempp,
P., Cutlip, D.E., Steg, P.G. et al. Twelve of 30 months of
dual antiplatelet therapy after drug-eluting stents. N
Engl J Med, 2014, 371, 2155-2166.
- Navarese, E.P., Andreotti, F., Schulze, V., Kołodziejczak,
M., Buffon, A., Brouwer, M. et al. Optimal duration of
dual antiplatelet therapy after percutaneous coronary
intervention with drug eluting stents: meta-analysis
of randomised controlled trials. BMJ, 2015, 350,
h1618.
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