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L'insuffisance cardiaque: un défi médicosocial majeur pour nos décideurs
  • Olivier Gurné

Malgré les progrès indéniables réalisés dans le traitement de cette affection, l'insuffisance cardiaque reste une maladie qui garde une morbidité importante et une mortalité comparable à celle d'un cancer (la moitié des patients meurent en 5 ans). Ce n'est pas une maladie rare car elle touche de nos jours en Belgique entre 200 000 et 250 000 patients (prévalence de 2 à 3 %). Chaque année, environ 16 500 nouveaux cas sont diagnostiqués dans notre pays (incidence de 1,5 pour 1 000 patients par année), soit 46 nouveaux patients tous les jours. Les projections américaines pour les années à venir sont alarmantes: ils prévoient entre 2010 et 2030 une augmentation de 25 % de la prévalence, qui pourrait ainsi atteindre 3,5 % de la population. La cause en est essentiellement double. D'une part, le vieillissement de notre population et d'autre part, de façon un peu paradoxale, les progrès de la médecine. L'étiologie principale de l'insuffisance en effet est la maladie coronarienne. Nos traitements sont certes plus performants à ce niveau mais si davantage de patients survivent à un infarctus dumyocarde, cela a comme inconvénient (notion bien évidemment relative!) de créer une population porteur d'une cardiomyopathie ischémique avec une dysfonction ventriculaire gauche plus ou moins sévère. Il en va demême avec certaines pathologies comme le diabète dont la prévalence va également croissante et qui est un facteur de risque important pour la pathologie cardiovasculaire.

Nous vivons mieux et plus longtemps mais cela a un coût financier qui se répercute aussi dans la problématique de l'insuffisance cardiaque qui représente pour les pays occidentaux 2 à 3 % du budget de la santé publique, ce qui est loin d'être négligeable. On considère qu'environ 60 % de ce coût est lié aux hospitalisations pour insuffisance cardiaque alors qu'on a souvent trop tendance à incriminer le prix desmédicaments, le salaire des médecins! Des données de l'INAMI estiment ce coût à 149 millions d'euros pour 2013. Un patient peut être hospitalisé une fois mais les statistiques nous montrent qu'un patient hospitalisé pour insuffisance cardiaque a environ 1 chance sur 4 d'être ré-hospitalisé durant les 3 premiers mois. Ces raisons expliquent que si on se re-base sur les statistiques américaines, le coût de l'insuffisance cardiaque risque d'exploser dans les années à venir. Ils estiment que les coûts directs liés à l'insuffisance cardiaque vont passer chez eux de 24,6 billions de dollars en 2010 à 95,6 billions, soit une augmentation de 215 %. Les coûts indirects (perte de productivité par exemple) n'augmenteraient eux que de 80 %, soit de 9,7 à 17,4 billions de dollars, lié probablement au fait que l'insuffisance cardiaque touche essentiellement une population âgée…

Nous devons faire face à une épidémie menaçante et il est important d'organiser notre système de santé. Le combat doit être mené sur tous les fronts mais une armée bien organisée et bien équipée sera toujours plus efficace face à un tel ennemi, l'insuffisance cardiaque, le cancer du coeur. C'est dans ce contexte qu'une campagne de sensibilisation a été organisée en Belgique début mai, comme de tradition depuis quelques années, suite à une initiative de la Société Européenne de Cardiologie. Plus de 20 centres belges ont participé présentant divers types d'activité visant un large public, afin de l'informer et le sensibiliser à ce problème. On estime que seulement 1 Belge sur 4 sait plus ou moins ce qu'est l'insuffisance cardiaque et que seulement 1 Belge sur 10 ne sait citer un facteur de risque.

Les cardiologues essaient parallèlement de convaincre les autorités de l'importance de ce problème. Une charte a été élaborée en 2013, signée non seulement par 10 acteurs belges de la santé représentant diverses associations dans ce domaine (Société Belge de Cardiologie et groupe de travail consacré à l'insuffisance cardiaque, ligue belge de Cardiologie, association des infirmières en insuffisance cardiaque, associations de médecins traitants, association de patients insuffisant cardiaque) mais aussi soutenue par plus de 12 000 signatures. Cette charte reste plus que jamais d'actualité et a été représentée à nos autorités lors d'une table ronde le 9 mai afin d'essayer d'engager une réflexion sur l'organisation et le financement des moyens nécessaires pour une prise en charge globale de l'insuffisance cardiaque. L'insuffisance cardiaque doit devenir une priorité de santé publique.

La demande porte essentiellement sur quelques points-clés:

  • L'organisation de campagnes de sensibilisation et de dépistage précoce de l'insuffisance cardiaque au niveau national
  • L'éducation du patient atteint d'insuffisance cardiaque et notamment la formation continue et la reconnaissance des acteurs de la santé concernés (infirmières spécialisées en insuffisance cardiaque et les infirmières libérales pour les médecins généralistes)
  • Le remboursement des examens de laboratoire reconnus par les recommandations scientifiques internationales (par exemple le BNP/ NT-proBNP)
  • Une revalidation pluridisciplinaire prolongée des patients atteints d'insuffisance cardiaque
  • La poursuite d'une politique innovante dans le domaine de l'insuffisance cardiaque malgré les économies réalisées dans les soins de santé

Toujours ce mois de mai, la mise à jour des guidelines consacrés à l'insuffisance cardiaque a étémontrée àFlorence lorsde la réunionannuelle de la Société Européenne de Cardiologie consacrée à l'insuffisance cardiaque. Cette synthèse réalisée avec la participation de nombreux experts reconnus dans le domaine représente certainement un guide dans la prise en charge de nos patients. Il y va aussi de la responsabilité de nos autorités que les acteurs de terrain puissent les appliquer. Un exemple parmi d'autres est particulièrement illustratif: un nouveau médicament, le LCZ 696 (Entresto®, association fixe de Sacubitril et de Valsartan) diminue de 20 % la mortalité cardiovasculaire et les hospitalisations pour insuffisance cardiaque. Cette étude a été publiée en 2014 dans le New England Journal of Medecine et portait sur plus de 8 000 patients. Devant de tels résultats, une procédure de reconnaissance accélérée a été réalisée par la FDA américaine et l'EMA européenne. à ce jour, cette médication est sur le marché dans de nombreux pays au monde et en Europe, mais…pas en Belgique qui devient un pays isolé alors qu'elle est le 'centre' de l'Europe.

Il est temps que nos autorités fassent leur travail. Des recommandations européennes actualisées existent et nous, médecins, nous nous devons de les mettre en pratique. La Belgique se doit de suivre ce mouvement, même en ces périodes d'austérité. La prévention, l'éducation des patients, l'utilisation des ressources médicales existantes (BNP / NT-proBNP, LCZ 696 / Entresto® …) sont parmi d'autres des moyens de réduire les hospitalisations pour insuffisance cardiaque et donc les coûts mais il faut savoir investir avant de récolter. Nous devons nous préparer à l'épidémie. La question est donc de savoir qui va oser investir pour qu'un autre puisse récolter le bénéfice, sans compter que nous avons, particularité belge, de nombreux 'décideurs' potentiels au niveau fédéral ou au niveau régional ou au niveau communautaire…La question est donc de savoir qui sera capable de s'élever au- dessus de la polémique, qui sera un réel décideur.

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