Étant donné la prévalence élevée de
la carence martiale chez les patients
souffrant d’insuffisance cardiaque, une
recherche systématique d’une carence
martiale est nécessaire, qu’il y ait ou
non une anémie. Cette approche permet
d’identifier les candidats à un traitement
intraveineux par fer (III)-carboxymaltose,
dans le but d’améliorer les critères
d’évaluation de substitution.
Introduction
La carence en fer est l’une des carences
nutritionnelles les plus fréquentes. À
l’échelle mondiale, plus de deux milliards
de personnes manquent de fer.1 Ce sont
surtout les enfants, les adultes jeunes, les
sujets âgés, les femmes en âge de procréer
ou enceintes et les personnes souffrant
d’une affection inflammatoire chronique
qui sont susceptibles de présenter une
carence en fer.2 Outre son rôle essentiel
en tant qu’élément pour l’érythropoïèse,
le fer joue également un rôle important
au niveau du transport de l’oxygène, de
la fonction mitochondriale, de la synthèse
et de la dégradation des protéines,
des lipides et de l’ARN/ADN, de la
fonction normale du tissu musculaire
squelettique et cardiaque, de la fonction
thyroïdienne, de l’intégrité et de la fonction
du système nerveux central et enfin
également du système immunitaire.3, 4
En dépit de l’effet pléiotrope du fer dans
l’organisme, les réserves de fer sont prioritairement
destinées à l’érythropoïèse.
Ainsi, un trouble de l’érythropoïèse avec
développement d’une anémie ferriprive
ne se manifestera que tardivement dans
le processus pathologique de la carence
martiale.4 Les patients souffrant d’insuffisance
cardiaque sont extrêmement sensibles
au développement d’une carence en
fer, laquelle est rapportée chez 30 à 50 %
des patients de cette population.5, 6 Cette
carence martiale est considérée comme
l’une des comorbidités les plus fréquentes
dans le cadre du syndrome d’insuffisance
cardiaque, et elle est associée à une diminution
de la qualité de vie, à des hospitalisations
fréquentes et à une mortalité
accrue.7 Les effets néfastes de la carence
en fer vont bien au-delà de la seule anémie
ferriprive, et ils sont déjà perceptibles
dès les stades les plus précoces de carence
martiale, même en l’absence d’anémie.8
Étant donné le rôle central du fer dans le
processus pathologique de l’insuffisance
cardiaque, plusieurs études ont testé l’effet
d’une correction du taux de fer.
Cet article de synthèse étudie le rôle, le
diagnostic et le traitement de la carence
martiale chez les patients souffrant d’insuffisance
cardiaque.
2 Physiologie du métabolisme du fer
Tant une carence en fer que son accumulation
excessive sont associées à des maladies.9, 10 C’est pour cette raison qu’une
régulation stricte du métabolisme du fer
dans l’organisme est souhaitable. Étant
donné l’absence d’un mécanisme permettant l’excrétion active du fer par voie
rénale ou gastro-intestinale, c’est surtout
l’absorption du fer qui est régulée.10 Une
alimentation occidentale apporte 10 à
20 mg de fer par jour, dont 10 à 20 %
sont absorbés par les entérocytes duodénaux.
Le fer existe sous deux formes
différentes dans l’alimentation, à savoir
le fer héminique (Fe2+) et le fer non
héminique (Fe3+). 90 % du fer alimentaire
sont constitués de fer non héminique
mais, étant donné sa meilleure
biodisponibilité, le fer héminique représentera
quand même 40 % du fer total
absorbé.11, 12 Les besoins quotidiens en
fer d’un homme adulte en bonne santé
atteignent 1 mg, contre 3 mg pour une
femme adulte en période de menstruations.
11 Ces besoins visent à compenser
les pertes quotidiennes de fer résultant de
la desquamation cellulaire et des pertes
de sang physiologiques. Le processus de
l’absorption du fer est fortement régulé,
étant donné que le fer libre peut induire
un stress oxydatif, via des réactions de
Fenton.13 Outre l’absorption intestinale
du fer, son recyclage est également un
processus soumis à une régulation stricte.
Chaque jour, on a besoin de 20 à 25 mg
de fer pour assurer la production de
globules rouges et le fonctionnement
intact du métabolisme cellulaire. Il est
clair que la quantité de fer qui parvient
quotidiennement au niveau entéral est
insuffisante pour répondre à ces besoins
cellulaires, de sorte que le recyclage du
fer est essentiel. L’étape limitant la vitesse
au niveau de l’absorption intestinale du
fer se situe au niveau du transporteur, la
ferroportine, qu’on trouve au côté basolatéral
de l’entérocyte. Ce transporteur est
essentiel pour la libération des réserves
de fer au départ de l’entérocyte, des
macrophages spléniques et du foie. La
régulation de ce transporteur implique
l’hormone peptidique appelée hepcidine,
dont les concentrations élevées ont un
effet inhibiteur sur le transport. De cette
manière, l’hepcidine régule la concentration
de fer circulant. La carence martiale et l’hypoxémie inhibent l’hepcidine, tandis
que l’excès de fer et l’inflammation
stimulent son expression.14 On sait que
le statut inflammatoire chronique observé
chez les patients souffrant d’insuffisance
cardiaque influence négativement
le processus d’absorption entérale du
fer. Ceci explique également l’absorption
gastro-intestinale plutôt limitée des
suppléments de fer administrés par voie
entérale. La figure 1 donne un aperçu
schématique du métabolisme normal du fer.
3 Évaluation de la carence martiale
Les symptômes d’une carence martiale
sont souvent vagues et aspécifiques, de
sorte que l’anamnèse ne permet pas de
poser un diagnostic fiable. Pour cette
raison, l’évaluation systématique des
paramètres relatifs au fer est préconisée
dans les recommandations européennes
relatives au traitement de l’insuffisance
cardiaque, avec un niveau de preuve IC.15
Il existe plusieurs tests biochimiques
pour évaluer l’homéostasie du fer.16 Une
bonne connaissance de la sensibilité, de
la spécificité et des imperfections diagnostiques
est nécessaire pour diagnostiquer
correctement une carence martiale.
Le tableau 1 donne un aperçu des
caractéristiques diagnostiques des tests
biochimiques disponibles. La définition
de la carence martiale dans le cadre de
la cardiologie provient de la littérature
au sujet de l’insuffisance cardiaque à
fraction d’éjection réduite, étant donné
que la carence martiale a été étudiée en
détail dans ce contexte. Le diagnostic
de déficience en fer chez le patient souffrant
d’insuffisance cardiaque peut être
posé si la ferritine sérique est inférieure
à 100 μg/l, ou si elle est inférieure à
300 μg/l, conjointement à une saturation
de la transferrine inférieure à 20 %.17 La
valeur seuil de la ferritine en cas d’insuffisance
cardiaque est plus élevée que la
valeur classiquement rapportée chez les personnes en bonne santé (en l’occurrence
une ferritine < 30 μg/l).18-20 Étant
donné que l’environnement pro-inflammatoire
qui caractérise l’insuffisance
cardiaque entraîne une carence martiale
fonctionnelle (séquestration intracellulaire
du fer), en plus d’une carence martiale
absolue, les seuils diagnostiques en
cas d’insuffisance cardiaque sont plus
élevés. Ainsi, même un taux de ferritine
allant jusqu’à 300 μg/l peut cadrer avec
un diagnostic de carence martiale, pour
autant qu’il y ait également un autre signe
de biodisponibilité limitée du fer, comme
une saturation de la transferrine basse
(< 20 %). Dans la plupart des études
portant sur l’insuffisance cardiaque, ces
critères sont considérés comme diagnostiques
de la carence en fer.21, 22
4 Prévalence de la carence martiale
en cas d’insuffisance cardiaque
Tant la carence martiale que l’anémie
sont fréquentes chez les patients souffrant
d’insuffisance cardiaque. En dépit
du fait que la carence martiale soit
une importante cause d’anémie chez
les patients souffrant d’insuffisance cardiaque,
plusieurs mécanismes physiopathologiques
contribuent à l’anémie dans
cette population. On rapporte que la
prévalence d’anémie chez les patients
souffrant d’insuffisance cardiaque à fraction
d’éjection réduite varie entre 13,2 %
et 42,6 %,22-27 tandis qu’elle varie entre
18,7 % et 38,0 % chez les patients ayant
une fraction d’éjection préservée.23, 25, 26
Une étude canadienne portant sur 12 065
patients chez qui on avait posé un nouveau
diagnostic d’insuffisance cardiaque
(indépendamment de la fraction d’éjection)
indique que seuls 21 % des patients
anémiques présentent une carence martiale
sous-jacente.28 Toutefois, cette étude
avait utilisé des critères plus stricts pour le
diagnostic de la carence martiale, à savoir
une ferritine sérique inférieure à 30 μg/l,
de sorte qu’on n’a pas tenu compte de
la carence martiale fonctionnelle. Si
nous utilisons les critères classiques de la
carence martiale (ferritine < 100 μg/l ou
< 300 μg/l, conjointement à une saturation
de la transferrine < 20 %), une étude
européenne observationnelle prospective
conduite chez des patients souffrant
d’insuffisance cardiaque (fraction d’éjection
moyenne égale à 26 % et classes
NYHA II et III) indique que 37 % des
patients présentaient une carence martiale,
que 57 % de ces patients présentaient
une anémie sous-jacente, et que
32 % n’étaient pas anémiques.5 Dans
cette population, la carence martiale était
associée au critère d’évaluation combiné
de mortalité et de risque de transplantation
cardiaque, et ce, indépendamment
de la présence ou non d’une anémie. Une
analyse de la banque de données américaine
NHANES (‘US National Health
and Nutrition Examination Survey’)
indique que 352 des 574 patients souffrant
d’insuffisance cardiaque (61 %)
présentent une carence martiale, selon
les critères classiques (ferritine < 100 μg/l
ou < 300 μg/l, conjointement à une
saturation de la transferrine < 20 %).29
Une analyse rétrospective effectuée sur
310 patients stables, souffrant de HFrEF,
suivis dans notre service d’insuffisance
cardiaque, ayant une classe fonctionnelle
NYHA (New York Heart Association)
II-IV et une fraction d’éjection moyenne
de 30 % nous apprend que la prévalence
de la carence martiale atteint 53 %.
5 Effets néfastes de la carence
martiale en cas d’insuffisance
cardiaque
Le rôle de la carence martiale en tant
que composante physiopathologique et
cible thérapeutique dans le cadre du
syndrome d’insuffisance cardiaque a été
étudié en détail.7 La figure 2 schématise
les effets néfastes de la carence martiale
en cas d’insuffisance cardiaque. Les
informations relatives aux conséquences
cliniques ont surtout été étudiées chez
des patients souffrant d’insuffisance
cardiaque à fraction d’éjection réduite.
Les patients souffrant d’insuffisance cardiaque
chronique à fraction d’éjection
réduite et d’une carence martiale présentent
une diminution de la VO2-max,
une réponse ventilatoire plus élevée à
l’effort (VE/VCO2) et une diminution
de la tolérance à l’effort, et ce, indépendamment
de la présence ou non d’une
anémie.30 En ce qui concerne le pronostic à long terme, une étude prospective
observationnelle indique que les patients
souffrant d’insuffisance cardiaque à fraction
d’éjection réduite, déficients en fer,
courent un risque accru d’atteindre le
critère d’évaluation combiné de mortalité
ou de transplantation cardiaque, au bout
de 3 ans de suivi.30 Une deuxième étude
a montré que la présence d’une carence
martiale est un important déterminant
de la survie au bout de 30 mois de suivi,
dans une population similaire de patients
souffrant d’insuffisance cardiaque à fraction
d’éjection réduite, déficients en fer,
chez qui une intervention coronaire était
planifiée.31 Contrairement à ces critères
d’évaluation cliniques, les effets néfastes
de la carence martiale au niveau moléculaire
sont surtout documentés dans
des modèles animaux dans lesquels on a
induit une insuffisance cardiaque. Outre
son rôle comme constituant de l’hémoglobine,
le fer joue également un rôle
important dans la chaîne de transport
des électrons des mitochondries. C’est de
cette manière que le métabolisme oxydatif
peut diminuer, même indépendamment
du taux d’hémoglobine. Étant donné
le rôle majeur de la chaîne de transport
des électrons dans la production d’ATP
qui, via une navette de la créatine-phosphokinase,
fournit un substrat énergétique
aux myofilaments cardiaques, mais
également vu le rôle important dans la
production de NADPH qui contribue
à protéger du stress oxydatif, les conséquences
cellulaires de la carence martiale
sont pléiotropes. Dans les modèles animaux,
la carence martiale entraîne en
effet une activité sympathique accrue,32
une hypertrophie ventriculaire gauche33-35
débouchant en fin de compte sur une
dilatation ventriculaire gauche,36 un
remodelage de la matrice extracellulaire,37 une dysfonction mitochondriale38
et des concentrations plus élevées d’ANP et de BNP.39 Cette constellation d’observations
néfastes associées à la carence
martiale forme la base des études interventionnelles
qui évaluent l’effet du traitement
à base de fer en cas d’insuffisance
cardiaque.
6 Traitements pour la correction de
la carence martiale
Les options thérapeutiques disponibles
pour corriger la carence martiale
consistent en l’administration entérale
ou parentérale de fer. L’utilisation de fer
entéral en cas d’insuffisance cardiaque
est limitée, étant donné la biodisponibilité
réduite du fer entéral et les inconforts
pour le patient (goût métallique et
troubles gastro-intestinaux).10 Classiquement,
on prescrit une dose de 200 mg
de Fe2+ aux patients souffrant d’anémie
ferriprive. En raison de la saturation, à
cette dose, des récepteurs basolatéraux au
niveau des entérocytes duodénaux, des
doses plus élevées ne sont pas efficaces.10
D’un point de vue physiopathologique,
le fer entéral n’est pas un traitement de
choix pour les patients souffrant d’insuffisance
cardiaque et d’une carence
martiale, car une grande partie de ces
patients présentent une anémie fonctionnelle,
dans laquelle on observe une libération
limitée des réserves de fer intracellulaire, suite à une régulation positive de
l’hepcidine (voir 2. Physiologie du métabolisme
du fer).7 Étant donné la régulation
positive de l’hepcidine, l’absorption
entérale du fer sera également perturbée
chez les patients souffrant d’insuffisance
cardiaque (figure 1). Jusqu’à présent, il
n’existe pas d’études randomisées méthodologiquement
étayées ayant testé l’effet
du fer entéral vs parentéral chez des
patients souffrant d’insuffisance cardiaque.
Le fer intraveineux a l’avantage théorique
d’être efficace, même en cas de carence
martiale fonctionnelle induite par des
concentrations d’hepcidine élevées. En
tout, 6 études différentes (tant ouvertes
que randomisées en double aveugle) ont
examiné l’effet du fer intraveineux chez
des patients souffrant d’insuffisance cardiaque.40-45 Le tableau 2 donne un aperçu
schématique des caractéristiques de ces
études. La plupart d’entre elles portaient
sur des patients souffrant d’insuffisance
cardiaque à fraction d’éjection réduite
(classiquement < 45 %), présentant des
signes de carence martiale (ferritine
< 100 μg/l ou ferritine < 300 μg/l avec une
saturation de la transferrine < 20 %), avec
ou sans anémie. Parmi toutes ces études,
l’étude FAIR-HF et l’étude CONFIRM-HF
ont le protocole le plus rigoureux et
méthodologiquement étayé.44, 45 Ces deux
études ont démontré que l’utilisation de
fer (III)-carboxymaltose chez les patients
souffrant d’insuffisance cardiaque à fraction
d’éjection réduite associée à une
carence martiale (indépendamment de la
présence ou non d’une anémie) est efficace en ce qui concerne l’amélioration des critères d’évaluation de substitution que
sont la qualité de vie, l’auto-évaluation
du bien-être général, les classes NYHA
et les marqueurs de capacité à l’effort
tels que le test de marche de 6 minutes.
Tant l’étude CONFIRM-HF que les
méta-analyses des différentes études
indiquent une diminution du nombre
d’hospitalisations pour insuffisance cardiaque.45, 46 Jusqu’à présent, aucune étude
ne disposait d’une puissance statistique
suffisante pour évaluer les effets sur la
survie. Étant donné que ces études ont
essentiellement été conduites auprès de
patients souffrant d’insuffisance cardiaque
à fraction d’éjection réduite, on ne
peut tirer de conclusions au sujet de l’utilité
du fer intraveineux chez les patients
souffrant d’insuffisance cardiaque à fraction
d’éjection préservée. Actuellement,
une étude internationale randomisée en
double aveugle est en cours, laquelle
teste l’effet de l’administration intraveineuse
de fer (III)-carboxymaltose chez
des patients souffrant d’insuffisance
cardiaque à fraction d’éjection préservée
(étude FAIR-HFpEF). Étant donné
les effets bénéfiques de l’administration
intraveineuse de fer (III)-carboxymaltose,
les recommandations européennes
de 2012 relatives au traitement de l’insuffisance
cardiaque préconisent l’utilisation
de fer intraveineux chez les patients
souffrant d’insuffisance cardiaque à fraction
d’éjection réduite.15 Actuellement,
le fer (III)-carboxymaltose intraveineux
est remboursé en Belgique pour le traitement
de la carence martiale, si on ne
peut administrer de suppléments de fer
par voie orale, ou si ce traitement n’est
pas assez efficace. Cette analyse permet
bien entendu de comprendre que
la justification de l’administration orale
de fer est limitée et qu’elle correspond
aux notions physiopathologiques de la
carence martiale en cas d’insuffisance
cardiaque. En cas d’anémie ferriprive, il
va de soi qu’il faut toujours rechercher
la cause de l’anémie. En cas de carence
en fer, on recommande d’administrer
500-1 000 mg de fer (III)-carboxymaltose
IV (Injectafer®), avec un contrôle 6
à 12 semaines plus tard. La plupart des
patients ont des réserves de fer suffisantes
pour un an, après un traitement à une
dose de 1 000-1 500 mg. Enfin, la figure
3 illustre une proposition d’algorithme
thérapeutique pour la carence martiale
chez les patients souffrant d’insuffisance
cardiaque et d’une diminution de la fraction
d’éjection.
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