Introduction
Les dernières décennies ont été marquées
par une diminution de l’incidence de
l’insuffisance cardiaque, et ce, grâce à
une importante progression de la prévention
et du traitement et à une amélioration
du pronostic des patients souffrant
d’insuffisance cardiaque à fraction
d’éjection réduite (HFrEF).1 En effet, les
recommandations actuelles de la Société
Européenne de Cardiologie (ESC) nous
fournissent un très large spectre de traitements
evidence-based pour l’HFrEF.2
Toutefois, le nombre de patients souffrant
d’insuffisance cardiaque à fraction
d’éjection préservée (HFpEF) a augmenté
au cours de la même période et,
actuellement, au moins 50 % de tous
les patients hospitalisés pour insuffisance
cardiaque ont une fraction d’éjection
préservée.3 Malheureusement, les
possibilités de traitement de l’HFpEF
sont jusqu’à présent décevantes (figure 1)
et les recommandations de l’ESC se
limitent à un traitement symptomatique
ciblé sur la diminution de la congestion
et le contrôle des comorbidités.2
Le manque d’options thérapeutiques
adéquates pour les patients souffrant
d’HFpEF peut être attribué à deux facteurs
importants. Tout d’abord, une
bonne partie des études antérieures
comportaient des problèmes méthodologiques,
et des groupes très diversifiés
de patients ont été étudiés.4 Toutefois, le
fait que la physiopathologie de l’HFpEF
était à peine connue, il y a un peu plus de
10 ans, constitue un problème beaucoup
plus important,5 et l’amélioration sur ce
plan ne date que des dernières années.6, 7
Cette revue analyse les connaissances
actuelles au sujet de la physiopathologie
de l’HFpEF, ainsi que les nouveaux
développements sur le plan du diagnostic,
avec une conclusion consacrée aux
futures options thérapeutiques potentielles.
Physiopathologie
Ces dernières années, les connaissances
au sujet de la physiopathologie
de l’HFpEF se sont étoffées grâce à des
études scientifiques. Récemment, un bel
article de synthèse a donné un aperçu
très détaillé de la physiopathologie.8
Cette revue se limitera aux connaissances
actuelles relatives aux anomalies myocardiques
dans le ventricule gauche (VG)
en cas d’HFpEF. Une caractéristique de
l’HFpEF, qui est d’ailleurs à la base de la
symptomatologie, est une rigidité accrue
du myocarde, débouchant sur une dysfonction
diastolique du VG, qu’on peut
définir au mieux comme l’impossibilité,
pour le coeur, de parvenir à un volume
télédiastolique adéquat sans augmentation
trop importante des pressions dans
le coeur, et ce, sans atteinte endocardique
ni péricardique.9 La rigidité accrue qu’on
observe au niveau du myocarde touché
par l’HFpEF repose sur une interaction
complexe entre la matrice extracellulaire
et les cardiomyocytes. Avant de traiter
plus en détail de cette interaction, il
importe d’examiner ce qui semble provoquer
l’HFpEF.
Inflammation microvasculaire due
à des comorbidités métaboliques: la
cause de l’HFpEF?
Contrairement à la plupart des cas
d’HFrEF, la cause de l’HFpEF est longtemps
restée incertaine. Un patient peut
par exemple développer une HFrEF
après un infarctus myocardique étendu,
une chimiothérapie cardiotoxique, ou
encore suite à une fibrillation auriculaire
avec réponse ventriculaire rapide. En cas
d’HFpEF, il est pratiquement impossible
de pointer une cause bien déterminée,
mais des études épidémiologiques
récentes démontrent notamment que la
prévalence de comorbidités est très élevée
dans cette population.
En dépit du fait que de nombreuses
études ne rapportent pas le périmètre
abdominal ni le nombre de patients présentant
une surcharge pondérale (indice
de masse corporelle (IMC) 25-30 kg/m2),
il s’avère qu’un tiers de tous les patients
sont obèses, d’après un très vaste registre
(IMC ≥ 30kg/m2).10 Par ailleurs, dans
ce même registre, 46 % de tous les
patients souffrant d’HFpEF étaient diabétiques.
La prévalence d’hypertension
artérielle est également très élevée en cas
d’HFpEF, variant de 76 à 96 %.10, 11 Les
BPCO et l’insuffisance rénale chronique
sont également très fréquentes en cas
d’HFpEF, les prévalences atteignant respectivement
33 % et 52 %.10 Il va de soi
que bon nombre de patients présentent
plus d’une comorbidité. En outre, le
nombre de comorbidités a une importance
pronostique.12 La grande analogie
entre ces comorbidités métaboliques est
qu’elles sont capables de créer un statut
inflammatoire stérile chronique de
bas grade, qui est par ailleurs couplé à
un stress oxydatif. Ces observations ont
débouché sur un nouveau paradigme
pour la physiopathologie de l’HFpEF.6
Inflammation et stress oxydatif en
cas d’HFpEF
Dans le nouveau paradigme pour la physiopathologie
de l’HFpEF, les comorbidités
métaboliques occupent une place centrale,
étant donné qu’elles sont capables
de créer un statut inflammatoire chronique avec un stress oxydatif, qui touche
notamment l’endothélium des microvaisseaux
coronaires.6 En effet, on a récemment
démontré, dans le myocarde de
patients souffrant d’HFpEF, une expression
accrue des molécules d’adhésion
vasculaire de type sélectine E et ICAM-1
(molécule d’adhésion intercellulaire),
et ce, comparativement à l’HFrEF et
aux patients souffrant de sténose valvulaire
aortique (SA), ce qui indique
une inflammation microvasculaire en cas
d’HFpEF (figure 2). La concentration
de peroxyde d’hydrogène (H2O2) était
également significativement plus élevée
dans le myocarde touché par l’HFpEF,
comparativement à l’HFrEF ou au tissu
myocardique de patients souffrant de sténose valvulaire aortique, ce qui traduit
un stress oxydatif.13
Ces observations humaines ont été
confirmées dans un modèle d’HFpEF
récemment développé, impliquant des
rats.13 Ce modèle utilise des rats ZSF-1
obèses, issus d’un croisement entre des
rats Zucker diabétiques obèses et des
rats spontanément hypertendus, souffrant
d’insuffisance cardiaque. Ce
croisement donne naissance à des rats
hypertendus dès la naissance, mais qui
ne connaissent pas le sentiment de satiété,
à cause de leur résistance à la leptine,
et qui développent de ce fait une
obésité et par la suite un diabète. Sur
le plan cardiaque, ils développent un
tableau manifeste d’HFpEF avec une
hypertrophie concentrique du VG, une
fonction systolique préservée, une augmentation
des pressions de remplissage
et une congestion pulmonaire.14 Le fait
que seuls les rats obèses diabétiques développent
le phénotype d’HFpEF et que
les rats témoins hypertendus conservent
une fonction cardiaque normale plaide
fortement en faveur de l’importance des
comorbidités métaboliques dans la physiopathologie
de l’HFpEF.14 Chez ces rats
ZSF-1 obèses, on a noté une expression
nettement accrue de la sélectine E et de
l’ICAM-1, mais aussi de CD68 et de
la myéloperoxydase, des marqueurs des
monocytes/macrophages et de leur état
activé.13 Par le passé, il est également
déjà apparu que la molécule d’adhésion
aux cellules vasculaires était davantage
exprimée en cas d’HFpEF.15 Outre les
marqueurs inflammatoires, la concentration
d’H2O2 était également plus élevée
chez les rats ZSF-1 obèses que chez les
rats témoins.
Une des enzymes importantes, capables
de générer un stress oxydatif myocardique,
est la NADPH (nicotinamide
adénine dinucléotide phosphate)-oxydase
2 (NOX2) (figure 2). Cette enzyme
est également augmentée dans le myocarde
des patients souffrant d’HFpEF
ainsi que chez les rats ZSF-1 obèses,
mais cette expression accrue était surtout
localisée au niveau de l’endothélium
microvasculaire et des macrophages,
tandis qu’il n’y avait pas d’augmentation
de l’expression de NOX2 dans les
cardiomyocytes.13 En outre, dans une
récente étude post mortem, on a démontré
que le myocarde touché par l’HFpEF
est caractérisé par une densité de capillaires
moindre (‘capillary rarefaction’).16
Ces observations suggèrent que la physiopathologie
de l’HFpEF se déroule en
premier lieu au niveau de l’endothélium,
et que c’est au départ de cet endroit
qu’elle influence la fonction cardiomyocytaire
et myocardique. Elle ne constituerait
donc pas tellement un problème
cardiomyocytaire primaire. Les effets
de cette inflammation endothéliale
microvasculaire et du stress oxydatif sur
le fonctionnement des cardiomyocytes
seront traités plus loin.
Augmentation de la rigidité myocardique
en cas d’HFpEF
Les expérimentations sur des biopsies
d’HFpEF ont fourni d’importantes
notions au sujet de la base de la rigidité
myocardique accrue en cas d’HFpEF.17
Les cardiomyocytes ont été isolés au
départ de ces biopsies endomyocardiques,
et ont été fixés sous microscope entre un
capteur de force et un lengtemotor. Ceci
permet de mesurer la force passive (Fpassive)
générée lorsque ces cardiomyocytes sont
étirés. Cette Fpassive s’est avérée nettement
plus élevée que dans les biopsies témoins.
En outre, la Fpassive et le degré de fibrose
(collagen volume fraction, CVF) étaient
corrélés avec les paramètres de la fonction
diastolique
mesurés de manière
invasive chez les patients.17 Par ailleurs,
on a remarqué que l’administration de
protéine kinase A (PKA) pouvait normaliser
la rigidité des cardiomyocytes, et
ce, vraisemblablement en corrigeant une
hypophosphorylation de l’énorme protéine
cardiomyocytaire qu’est la titine17
(figure 2). La titine, la plus grosse protéine
du corps humain, donne d’une part
un soutien aux filaments contractiles
(actine et myosine) et les maintient en
place, mais d’autre part, la titine détermine
la rigidité des cardiomyocytes.18 Des
études de suivi ont démontré que la titine
est effectivement hypophosphorylée dans des biopsies d’HFpEF humaines, mais
aussi chez les rats ZSF-1 obèses, et que
cette hypophosphorylation donnait lieu à
des cardiomyocytes plus rigides, ce qu’on
pouvait corriger au moyen de PKA ou de
PKG.14, 19, 20 Par ailleurs, les cardiomyocytes
des biopsies d’HFpEF étaient plus
grands et plus rigides que ceux observés
en cas d’HFrEF, et ce, indépendamment
de la CVF, ce qui suggère que les cardiomyocytes/la titine jouent peut-être
un rôle plus important dans la rigidité
myocardique que la fibrose de la matrice
extracellulaire.19 En outre, les rats ZSF-1
obèses avaient un phénotype d’HFpEF
clair, sans modifications du métabolisme
du collagène.14
Étant donné que ceci revêt une importance
cruciale pour la physiopathologie,
les contributions relatives des cardiomyocytes
et de la fibrose en cas d’HFpEF ont
dès lors été étudiées récemment dans de
fines bandelettes musculaires myocardiques.
Ces bandelettes musculaires sont
également fixées entre un capteur de force
et un lengtemotor, mais la différence par
rapport aux cardiomyocytes isolés est que
la Fpassive mesurée lors de l’étirement est à
présent générée tant par les cardiomyocytes
que par la matrice extracellulaire.
En ajoutant à ces bandelettes une solution
de KI et de KCl, toutes les protéines
cardiomyocytaires sont découplées, mais
la matrice extracellulaire reste intacte.
La contribution de la matrice extracellulaire
à la Fpassive peut être calculée en
étirant à nouveau les bandelettes. Des
expérimentations menées sur les rats
ZSF-1 obèses ont montré que la matrice
extracellulaire ne commence à jouer un
rôle que lors d’un étirement (vraisemblablement)
supraphysiologique de la bandelette
musculaire.14 Une récente étude
lors de laquelle on a prélevé des biopsies
chez des patients souffrant d’HFpEF lors
d’un CABG a en effet démontré que la
matrice extracellulaire ne contribue de
manière significative à la rigidité myocardique
qu’en cas d’étirement important
de la bandelette musculaire.21 Ces observations
pourraient s’expliquer par le fait
que, sur le plan de la rigidité, la matrice
extracellulaire joue purement un rôle
au niveau de la protection contre l’excès
d’étirement du myocarde, mais aussi
que la fibrose du myocarde ne se produit
qu’à un stade avancé d’HFpEF. En effet,
contrairement à l’HFrEF, où la fibrose
remplace les cardiomyocytes nécrosés
(‘replacement fibrosis’), la fibrose notée
en cas d’HFpEF est réactionnelle et ne
remplace pas les cardiomyocytes, de sorte
que ceci ne joue potentiellement un rôle
plus important qu’à un stade plus avancé
de la maladie.6
Relation entre les comorbidités,
l’inflammation, le stress oxydatif et
la rigidité myocardique
Comme nous l’avons cité plus haut,
l’HFpEF est associée à une prévalence
élevée de comorbidités métaboliques susceptibles
d’induire une inflammation et
un stress oxydatif, et le myocarde touché
par l’HFpEF est caractérisé essentiellement
par une augmentation de la rigidité
cardiomyocytaire. L’endothélium des
microvaisseaux et l’oxyde d’azote (NO)
produit à cet endroit forment les chaînons
manquants entre ces observations
(figure 2). Dans l’endothélium, l’inflammation
et le stress oxydatif entraînent une
dysfonction de l’enzyme eNOS (NO synthase
endothéliale), qui produit le NO.
Dans l’endothélium sain, elle fonctionne
comme un dimère mais, en cas d’excès
de radicaux libres oxygénés, l’eNOS peut
se ‘découpler’ en monomères qui ne vont
pas produire du NO, mais des superoxydes.22 Les superoxydes sont un type
très réactif de radicaux libres oxygénés,
qui entraînent non seulement une dysfonction
additionnelle de l’eNOS, mais
qui entrent également en réaction avec
le NO présent, débouchant ainsi sur la
formation de peroxynitrite. Celui-ci est
à son tour un dérivé très réactif qui a des
effets toxiques directs sur les structures
protéiques (‘nitrosylation’) et peut par
exemple former de la 3-nitrotyrosine23
(figure 2). La conséquence de ces réactions
est une diminution de la disponibilité
du NO dans le myocarde touché par
l’HFpEF, et cette cascade d’événements a
également été confirmée récemment dans
des expérimentations humaines ainsi que
dans le modèle de rats ZSF-1 obèses.13
Le NO joue un rôle important dans la
fonction des cardiomyocytes. En premier
lieu, le NO régule également la contractilité
des cardiomyocytes via l’activité des
récepteurs de la ryanodine, via lesquels
se produit l’influx de Ca2+ au départ du
réticulum sarcoplasmique vers le cytosol.24
En outre, le NO module la première
phase active de la diastole, via un contrôle
sur l’activité de la Ca2+-ATPase du réticulum
sarcoplasmique (SERCA) et donc
la réabsorption du Ca2+ au départ du
cytosol.25 La relaxation passive durant la
diastole est aussi fortement influencée par
le NO, via des effets en aval sur la guanosine
monophosphate cyclique (GMPc) et,
en fin de compte, sur l’activité de la PKG.
Dans le cardiomyocyte, le NO peut stimuler
la guanylate cyclase soluble (sGC)
à produire du GMPc, ce qui augmente à
son tour l’activité de la PKG (figure 2).
En cas de diminution de disponibilité
du NO, cette cascade NO-sGC-GMPc-
PKG peut dès lors être compromise. Des
études antérieures ont en effet déjà pu
démontrer qu’il y avait une diminution de
la concentration de GMPc et de l’activité
de la PKG dans des biopsies d’HFpEF
humaines, phénomène qui était à nouveau
associé à une augmentation de la
rigidité des cardiomyocytes.20 De récentes
expérimentations menées sur des rats
ZSF-1 obèses ont également pu démontrer
une diminution de la disponibilité du
NO, des diminutions des concentrations
de GMPc et une diminution de l’activité
de la PKG.13 Ces observations confirment
le paradigme de l’HFpEF dans lequel
les comorbidités métaboliques entraînent
un déficit en NO, en raison de l’inflammation
et du stress oxydatif, avec pour
conséquence une diminution de l’activité
de la PKG, débouchant en fin de compte
sur une hypophosphorylation de la titine
et une augmentation de la rigidité myocardique.6
Développements diagnostiques
Un premier algorithme diagnostique
de l’HFpEF a été élaboré en 2007 et,
en pratique clinique, on utilise notamment
les critères échocardiographiques,
éventuellement complétés du dosage des
peptides natriurétiques.26 Toutefois, des
taux de peptides natriurétiques normaux
n’excluent pas une HFpEF.27 Un inconvénient
important de ces recommandations
est que ces dosages sont souvent réalisés
au repos, et même souvent à jeun, si
pas au cours d’une hospitalisation avec
restriction hydrosodée. Bon nombre de
patients sont asymptomatiques au repos,
et ne deviennent symptomatiques que
lorsqu’ils fournissent un effort (limité).
En effet, de récentes études invasives
ont révélé que des efforts légers (tels que
ceux accomplis dans la vie quotidienne)
entraînent une importante augmentation
des pressions télédiastoliques du VG et
peuvent provoquer des symptômes.28-30
Les patients souffrant d’HFpEF sont par
ailleurs très sensibles à des modifications
relativement minimes de la volémie, de
sorte que les dosages effectués à jeun en
milieu hospitalier ne donnent souvent
pas un reflet fiable de la situation ambulatoire.31
Ces observations suggèrent
que bon nombre de patients souffrant
d’HFpEF ne sont pas repérés lors de la
mise au point diagnostique actuellement
en vigueur. En outre, on a récemment
démontré, chez des patients symptomatiques
souffrant d’hypertension pulmonaire
inexpliquée, ayant une fraction
d’éjection du VG normale et une pression
capillaire pulmonaire basse au repos,
qu’un effort léger durant le cathétérisme
augmentait rapidement les pressions de
remplissage, conduisant ainsi à poser un
diagnostic de dysfonction diastolique.32
Ces observations suggèrent un rôle futur
pour les tests à l’effort dans le cadre du
diagnostic de l’HFpEF.33
En outre, on assiste à un développement
important sur le plan des biomarqueurs,
lesquels sont notamment basés sur les
dépôts de collagène (fibrose) dans la
matrice extracellulaire. Parmi tous les
biomarqueurs possibles, seuls le PICP
(le propeptide carboxy-terminal du procollagène
1) et le PIIINP (le propeptide
amino-terminal du procollagène III) ont
pu prouver qu’ils sont associés à la fibrose
myocardique.34
Il est possible que l’applicabilité de ces
biomarqueurs et d’autres développements diagnostiques réside surtout dans le fait
qu’ils peuvent aider à catégoriser les
patients souffrant d’HFpEF en fonction
du stade de la maladie. Peut-être la phase
initiale de l’HFpEF consiste-t-elle surtout
en des modifications de la titine, la
fibrose myocardique gagnant en importance
à un stade plus avancé, et il semble
dès lors évident que les deux phases
requièrent un traitement différent.
Développements thérapeutiques
Jusqu’à présent, toutes les études portant
sur l’HFpEF ont tout au plus donné des
résultats neutres. Comme nous l’avons
déjà mentionné, ceci était surtout imputable
au manque de connaissances au
sujet de la physiopathologie de l’HFpEF.
Maintenant qu’il est clair que la physiopathologie
de l’HFpEF est totalement
différente de celle de l’HFrEF, il coule
pratiquement de source que nous ne
pouvons supposer qu’un traitement de
l’HFrEF puisse être fructueux en cas
d’HFpEF. En effet, il est entre-temps
apparu que le traitement classique de
l’HFrEF, basé sur les bêtabloquants, les
IEC, les antagonistes des récepteurs de
l’angiotensine et la digoxine n’est pas
associé à une amélioration de la survie ni
à des effets bénéfiques sur la progression
de la maladie en cas d’HFpEF.35-38
Des études plus récentes, également
dérivées des options thérapeutiques de
l’HFrEF, ont semblé plus prometteuses
sur le plan physiopathologique. Le sildénafil
est un inhibiteur connu de la phosphodiestérase
(PDE) de type 5, l’enzyme
qui dégrade le GMPc. L’inhibition de la
dégradation du GMPc pourrait dès lors
entraîner une élévation de la concentration
de GMPc et de l’activité de la PKG
dans les cardiomyocytes. Cette hypothèse
a été testée dans l’étude RELAX,
mais un traitement chronique par sildénafil
n’a pas entraîné d’amélioration de la
capacité à l’effort ou du statut clinique,
pas plus qu’il n’entraînait d’amélioration
hémodynamique significative. En outre,
on n’a pas observé d’augmentation de
la concentration de GMPc.39 Ces résultats
décevants obtenus avec le sildénafil
peuvent d’une part s’expliquer par le
stade avancé des patients (entre autres
une prévalence élevée de fibrillation auriculaire),
mais également par le fait que, si
la synthèse de GMPc est moindre, c’est
suite à une diminution de la disponibilité
du NO, et pas tellement à cause du fait
que la dégradation du GMPc est accrue
en cas d’HFpEF.
Par ailleurs, on a également analysé
l’indication des antagonistes de l’aldostérone
en cas d’HFpEF, étant donné qu’ils
réduisent la mortalité totale et cardiovasculaire
en cas d’HFrEF.40-42
L’aldostérone est associée à l’inflammation
et la dysfonction endothéliales, la
rétention de sodium, la fibrose et l’hypertrophie
(concentrique) du VG,43-45 raison
pour laquelle les antagonistes de l’aldostérone
semblent prometteurs en cas
d’HFpEF. Toutefois, dans une étude
(ALDO-DHF), on n’a observé qu’une
légère amélioration échocardiographique
sans amélioration de la capacité à l’effort.46 Une autre étude (TOPCAT) a
malheureusement été perturbée par
d’importantes différences régionales
(pays d’Amérique du Nord et du Sud
versus pays d’Europe de l’Est), avec des
groupes de patients très différents, à
propos desquels on a surtout observé
une diminution des décès et des hospitalisations
pour insuffisance cardiaque
dans les pays américains (où les patients
étaient plus atteints).47, 48 Ceci démontre
qu’une bonne sélection/stadification des
patients est essentielle.
Les connaissances actuelles au sujet de
la physiopathologie indiquent, comme
nous l’avons déjà signalé, qu’une action
sur la cascade NO-sGC-GMPc-PKG
peut réduire la rigidité myocardique
(figure 2). Ainsi qu’on tente de le faire en
cas d’HFrEF, il faut idéalement traiter la
cause de l’insuffisance cardiaque. En cas
d’HFpEF, il faudrait dès lors s’attaquer à
la source de l’inflammation et du stress
oxydatif. En cas d’obésité, par exemple,
il est effectivement démontré que la perte
de poids a des effets bénéfiques sur le
coeur et la fonction diastolique,49 mais il
n’est pas encore scientifiquement prouvé que ceci guérit effectivement l’HFpEF.
En outre, il est généralement admis que
les modifications du mode de vie en tant
que cible thérapeutique primaire ne sont
pas toujours réalisables, ce qui explique
qu’on effectue beaucoup de recherches
sur une prise en charge pharmacologique.
Une étude en cours examine les effets du
timing, de l’intensité et de la durée d’un
programme de revalidation cardiaque en
cas d’HFpEF (NCT02078947).
Étant donné que l’administration de
NO organique, dans l’espoir de stimuler
la cascade sGC-GMPc-PKG, est souvent
associée à une accoutumance50 ou
à une hypotension symptomatique,51 on
recherche des alternatives et des dérivés
de celles-ci. L’administration aiguë de
nitrites inorganiques a entraîné une nette
diminution de la pression capillaire pulmonaire
et du débit cardiaque lors des
tests à l’effort lors desquels on effectuait
simultanément des mesures hémodynamiques
invasives, mais il va de soi que de
plus amples études sont nécessaires pour
évaluer les effets d’un traitement chronique.52 D’autres produits visant en fin
de compte à augmenter la concentration
de GMPc sont actuellement à l’étude. Le
vericiguat, qui stimule la sGC, est actuellement
testé dans une étude de phase II
en cas d’HFpEF.53 Le LCZ696 inhibe la
dégradation des peptides natriurétiques
qui, via un autre récepteur, la guanylate
cyclase particulaire (pGC), stimulent la
synthèse de GMPc, et est actuellement
évalué dans une étude multicentrique
(NCT01920711). Étant donné que les
concentrations de GMPc dans le myocarde
sont faibles et que cette voie alternative
compense dès lors en soi insuffisamment
l’échec de la voie NO-sGC,
la stimulation du récepteur pGC peut
s’avérer judicieuse. Par ailleurs, après que
bon nombre d’études se sont ciblées sur
les inhibiteurs de la PDE5, on a également
démontré récemment l’expression
de PDE9 dans le coeur humain, laquelle
expression était en l’occurrence augmentée
en cas d’HFpEF.54 En ce qui concerne
l’aspect translationnel de cette étude, il
est apparu que, dans des modèles animaux,
la PDE9 agit surtout sur le GMPc
synthétisé via les peptides natriurétiques
et que l’inhibition de la PDE9 offrait une
protection contre les neurohormones et
les surcharges de pression.54 Les nouvelles
connaissances physiopathologiques sont
une source de cibles thérapeutiques qui
seront dès lors étudiées en détail7 mais,
pour le moment, les recommandations
thérapeutiques se limitent toujours à la
diminution de la congestion et au traitement
des comorbidités.
Conclusion
Ces dernières années, la recherche
translationnelle en cas d’HFpEF a permis
de se faire une idée plus claire de
la physiopathologie, dans laquelle les
comorbidités métaboliques induisent une
inflammation et un stress oxydatif de
l’endothélium des microvaisseaux, avec
secondairement une diminution de la
disponibilité du NO. Étant donné que
les patients souffrant d’HFpEF constituent
toujours un groupe très hétérogène
et que bon nombre de patients ne sont
pas identifiés, une nouvelle approche
hémodynamique invasive semble utile
pour identifier correctement les patients
et, à l’avenir, les biomarqueurs permettront
probablement une stadification des
patients. De cette manière, de nouveaux
médicaments agissant sur la cascade
NO-sGC-GMPc-PKG pourront être testés
chez les patients adéquats, et nous
espérons que cela débouchera sur des
traitements evidence-based de l’HFpEF.
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